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De la langue au langage

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Sophie
    Emmanuelle Sophie
  • 11 févr. 2020
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 4 août 2020

Assises au bord du lac Léman, ma fille et moi regardions attentivement les canards opérer dans leur milieu naturel. Il y en avait de toutes sortes et à chaque petite chose observable, nous nous exclamions pour révéler notre joie face à un tel spectacle. Des éclaboussures par-ci, des chamailleries par-là, mais aussi des courses à la séduction et par dessus tout, des mélodies à n’en plus finir.


Soudain, un calme apaisant se fit sentir, portant en son silence impérial le plus majestueux des barboteurs terrestres. Monsieur ou Madame Cygne arrivait en se déplaçant avec une tel légèreté et telle prestance que l’admiration s’imposait. Tous les nageurs s’écartèrent pour laisser passer le roi ou la reine du lac. Ma petite et moi ne le quittions pas du regard. Il avançait droit sur nous. Une fois ses grandes palmes posées sur le sol caillouteux, il garda son cap en notre direction.


« Quel honneur nous fait-il ! » mon âme s’exclama-t-elle, à l’intérieur de moi. Au fond de mon cerveau, un brin de mémoire me chuchota à son tour : « reste sur tes gardes, les cygnes sont dangereux ». Puis la raison intervint « oui, dangereux lorsqu’il défend ses petits, son amour, son territoire ou encore lui-même. Or ici et maintenant, il n’y aucun danger potentiel. Je vois un cygne seul, qui n’a rien à défendre mais qui est sûrement dans l’espoir de recevoir un petit bout de pain. »


Alors nous attendîmes, sans bouger. Ma fille était toujours assise à ma droite. Le cygne montait tranquillement la première marche de notre petit escalier et il tendit son cou, approchant ainsi sa jolie tête près de mes mains. Je m’adressa à notre charmant visiteur à voix haute tout en déployant mes paumes vers le ciel : « Bonjour beau cygne. Merci de venir nous voir. Malheureusement je n’ai rien à te donner pour satisfaire ta faim. » Il chercha un peu, sans aucune forme d’agressivité. Je retins tout de même un peu mon souffle car ma mémoire cellulaire avait dû imprimer qu’il fallait se méfier de ces grands êtres immaculés. Comme je savais qu’il ne s’agissait pas d’une réalité applicable à tous les instants de vie d’un cygne, je continuai à faire confiance à ma conscience et à l’amour que je lui portais.


Le cygne, dont l’émotion ne se serait transmise sur son visage sinon par télépathie, repartit, un peu déçu. Aucune forme d’agressivité n’était, entre temps, apparue, et je m’en voyais ravie, puis lui lançait « Au revoir beau cygne ! Merci pour la visite ! ». Je dis à ma fille, toute fière d’avoir pu contrôler mes émotions, que nous avions eu beaucoup de chance d’avoir vu un cygne d’aussi près. Qu’il était très beau, et qu’il aurait bien aimé trouver un peu de nourriture auprès de nous mais que nous n’avions rien.


Quelques minutes plus tard, le cygne revint de là où il avait disparu. Et la même scène se rejoua. D’une lente détermination, le mage leva son corps de l’eau, marcha sur les cailloux et remonta la première marche pour venir jusqu’à nous. Je lui retendis les mains et lui répétai « je n’ai toujours rien à te donner joli cygne, j’en suis bien navrée ». Alors, le voyant becqueter les trois brins d’herbe qui poussaient au creux de la marche et m’apercevant du grand champ derrière nous et de sa quantité d’herbe, je réalisais à la fois en pensée et à voix haute « Ahhhh ! Mais tu voudrais passer pour aller te purger ? »


A ce moment-là, des paroles me coupèrent dans cette conversation quantique. « Non mais faut y arrêter madame ! Il ne comprend rien à ce que vous lui dîtes ! » Il est vrai que j’entendais d’une oreille un fond sonore composé de rires, auxquels je n’avais prêté aucune attention puisque j’étais concentrée à m’adresser à mon interlocuteur si mystérieux. L’idée que ces rires puissent être moqueurs ne m’avait même pas traversé l’esprit. Toute mon attention vers le cygne et son comportement se dissipa et se tourna vers l’homme qui venait de m’imposer ces mots. D’une voix forte, je m’entendis lui répondre en le regardant droits dans les yeux : « je crois au contraire qu’il comprend très bien cette énergie d’amour que je lui envoie ». Et je ne pus m’empêcher de continuer à lui rétorquer : « il ne s’agit pas d’une question de langue, mais de langage. »


L’intégrité de ma réponse me surprit autant que l’homme et la femme à son bras, qui restèrent sidérés et partirent dans la foulée. Bouleversée, je retournai la tête vers le cygne qui n’avait pas bougé d’un pouce. Tout le danger qu’il pouvait représenter s’était complètement évaporé de mon esprit. C’est alors qu’une main tenant un bout de brioche séchée se tendit derrière mon épaule. Cette main était celle de l’homme qui était assis sur le banc derrière nous et qui avait assisté à la scène depuis le début. Il souriait et je le remerciai. Son sac en papier était en fait rempli de bouts de pains secs pour nos amis du lac. Sa femme ne tarda pas à arriver et à nous livrer un magnifique spectacle où chaque bout lancé en direction des mouettes, qui avaient toutes débarquées en moins d’une minute, ressemblait à une danse de gratitude envers Mère Nature et ses êtres merveilleux. Le plus drôle fut de voir ma petite croquer dans le bout de brioche destiné au cygne, qui s’impatientait de recevoir ce qu’il était venu chercher.


Ceci est une histoire vraie et sa morale l’est tout autant : c’est en vivant les choses qu’on les comprend.


Merci de m'avoir lue, j'espère que cette histoire vous aura plu.

Manu

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